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Culture Littérature Musique

« Les soliloques du pauvre » : featuring par-delà le temps

Par Ian · 19 octobre 2018 · Aucun commentaire

Ecrit par Ian

Rictus. Vîrus. Dreyfus. Cent vingt ans après leur première publication (1897), Les soliloques du pauvre du poète Jehan Rictus sortent de l’oubli à travers un projet original du rappeur normand Vîrus. Livre-album, Les soliloques du pauvre version 2017 est plus qu’une simple récitation modernisée. C’est l’évidence d’une rencontre par-delà le temps.

Trinité de l’indigence : Rictus, Vîrus,  Dreyfus

Portrait de Jehan-Rictus par Félix Vallotton. Source : Wikipédia

Rictus. Anagramme de « Jésus Christ » et de son vrai nom Gabriel Randon, Jehan Rictus est un poète de la fin du XIXe siècle que l’on ne trouve pas dans les manuels scolaires. Encore trop méconnu, il mérite pourtant, par ses « accents », sa place aux côtés de son contemporain Léon Bloy (dont il est un admirateur et avec lequel il entretient une correspondance) ou, plus tardivement, d’un Céline. Abandonné par ses parents, passant une majeure partie de sa vie dans le dénuement le plus extrême, Jehan Rictus se donne, avec Les soliloques du pauvre, un objectif : « Faire enfin dire quelque chose à quelqu’Un qui serait le Pauvre, ce bon pauvre dont tout le monde parle et qui se tait toujours…». Et cette parole va utiliser la langue du peuple, la langue des bas-fonds, des « sans-dents », écriture « parlée », presque matérielle et qui rend tangible la pauvreté. Les quelques interventions de Jean-Claude Dreyfus (par ailleurs spécialiste de Rictus) sur le livre-album viennent rendre compte avec brio de cette voix éraillée, de cette parole froissée qu’est l’argot des miséreux.

Vîrus et Jean-Claude Dreyfus. Source : Rayon du fond

Vîrus. Rappeur originaire de Normandie, le bonhomme n’est pas franchement connu pour sa joie de vivre : « Quand ça va, j’ai rien à dire ; quand ça va pas, j’dis rien / J’ai pas de problème, j’en suis un » (« Cafarnaüm », Faire-Part). A grand renfort de calembours et de contrepèteries (je vous renvoie au premier album subtilement intitulé Le choix dans la date), Vîrus distille de son flow à la fois acide, rageur et désabusé un humour noir, corrosif qui bien que pouvant vous faire esquisser un rictus (et ouais toujours lui) n’en cache pas moins un fond de vérité (ce fameux fond du Rayon du fond, label indépendant sur lequel on peut retrouver ses diverses offrandes musicales).

Merd’ ! V’là Rictus et ses dur’tés

Portrait de Jehan-Rictus par Steinlen. Source : Wikipédia

Rictus. Vîrus. La rencontre semblait inévitable, tant par le style que par les thèmes abordés. Car oui Rictus, c’est déjà du rap. C’est déjà l’ego trip et la torpeur du bitume : « J’suis l’Empereur du Pavé, / L’Princ’ du Bitum’, l’duc du Ribouis, / L’marquis Dolent-de-Cherche-Pieu, / L’comt’ Flageolant-des-Abatis, / L’baron d’ l’Asphalte et autres lieux (Jehan-Rictus, « Nocturne »). Vîrus n’interprète pas Rictus. Il l’incarne.

Et le monde entier en prend pour son grade. Dans « l’Hiver », Rictus-Vîrus s’en prend aux opportunistes de toutes sortes qui font de la pauvreté leur gagne-pain, à ces artistes qui s’embourgeoisent sur le dos des loqueteux, égratignant au passage un certain Victor Hugo. Bien avant Booba et Kaaris, clash à la sauce fin de siècle : « Ainsi, t’nez, en littérature / Nous avons not’Victor Hugo / Qui a tiré des mendigots / D’ quoi caser sa progéniture ! ». Plus loin, avec « Espoir », ce sont les politiques que Rictus-Vîrus a dans le collimateur, ces politiques qui font du Pauvre de « la viande à mitrailles » que l’on envoie sans scrupules sur le champ de bataille au nom de nobles valeurs comme l’Humanité ou la Fraternité mais qui ne sont en réalité qu’un vernis dissimulant le profit de quelques-uns : « On croit s’ battr’ pour l’Humanité, / J’ t’en fous… c’est pour qu’ les Forts s’engraissent / Et c’est pour que l’ Commerce y r’naisse / Avec bien pus d’ sécurité. ». Quelle Fraternité ? Quelle Égalité ? Pour Rictus-Vîrus, le Pauvre assène un démenti violent aux valeurs de la République. Et par-delà cette dernière, avec « Prière », c’est la civilisation en son entièreté qui est sortie de ses gonds. La société ? C’est « le malheur organisé ». Alors quoi ?

Remettre le monde en équilibre

Alors, au cœur même de l’indigence, il reste un indéracinable idéalisme qui souhaiterait remettre le monde à l’endroit, suivant d’autres principes que le travail, l’ambition, l’argent, la politique… Il reste la vision d’une République poétique fondée sur la Grâce, la Beauté et la Bonté. Tel est le sens des dernières paroles de « Prière », déclamées de manière poignante par Vîrus :

L’Homme est pas fait pour la misère

                                              Et contrarier ses Beaux Désirs,
                                              Ni pour qu’ ses frangins l’ forc’nt à faire
                                              Des cravails noirs et sans plaisir.

                                              Car y s’enferm’ dans des usines
                                              Des quarante et des cinquante ans,
                                              Dans des bureaux, des officines,
                                              Alors qu’ les cieux sont miroitants.

                                             Oh ! mon Guieu ! Si vous existez,
                                             Donnez-nous la moell’ d’être libres
                                             Et d’ remett’ tout en équilibre,
                                             Suivant la grâce et la bonté !

                                            La liberté... la liberté !
                                            Faites-nous comme aux hirondelles
                                            Donnez-nous du pain et des ailes,
                                            La liberté... la liberté !

Propulsé par une géniale instru signée du beatmaker Banane, instru qui est ici toujours au service du contenu, le livre-album de Vîrus fait entendre ce que Rictus a d’intemporel. Il n’a pas fallu modifier grand-chose pour montrer l’actualité de l’Empereur du Pavé, du Baron de l’Asphalte. Les quelques ajouts et omissions n’entament en rien l’authenticité de cette parole qui résonne par-delà les siècles : la parole de celui qui n’a rien.

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