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Le langage pour communiquer avec les animaux ? Washoe, Le Singe qui Murmurait à l’Oreille des Hommes

Par Colas · 29 mars 2018 · Aucun commentaire

Ecrit par Colas

Thématique du mois : Humain et autres animaux

La relation entre l'être humain et les autres espèces animales continue encore d'évoluer. Quelles sont leur place dans nos lois, nos traditions, notre imaginaire, notre société ?

Cris, chants, parades, phéromones… les animaux interagissent avec nous comme avec leurs congénères. Mais utilisent-ils un langage ? Pourraient-ils apprendre le nôtre et nous taper la causette ? En 1967, un couple de scientifiques à tenté de répondre à cette question en apprenant à la chimpanzée Washoe le langage des signes humain. A l’occasion de notre mois « Humain et autres animaux », petite virée dans la zoosémiotique, la science de la communication animale.

« L’expérience Washoe »: adoption, amour et linguistique…

Le chimpanzé qui signait

En 1967 un couple de scientifiques de l’Université du Nevada – les Gardner – se lance dans un projet ambitieux: apprendre à un chimpanzé à signer. Non, je ne vous parle pas de lui apprendre à faire le signe de croix: je vous parle de lui apprendre l’ASL, le langage des signes Américain.

La chimpanzée Washoe

Ce chimpanzé – ou devrais-je dire cette chimpanzée – c’est Washoe. Après des années de travail, Washoe maîtrise plusieurs centaines de signes qu’elle utilise spontanément et associe. Autrement dit: elle devient le tout premier animal à utiliser le langage humain !

Un tarzan… dans l’autre sens

Disney nous a tous appris l’histoire de Tarzan1. Après avoir été élevé toute sa vie par les singes, il est devenu le seigneur de la Jungle: il la connait comme sa poche. Mais, surtout, il est capable de comprendre les animaux et de vivre selon leurs habitudes.

Le protocole choisi par les Gardner semble presque inspiré de cette histoire. Ils décident en effet d’accueillir Washoe directement chez eux, et de l’élever à la manière d’un enfant humain. Leur but ? La solliciter continuellement au cours de jeux et de discussions pour la baigner dans le langage et générer le dialogue.

La démarche est inhabituelle, mais reste sérieuse2. Pour considérer que Washoe a appris un nouveau signe, il faut que trois observateurs différents la voient l’utiliser à trois occasions distinctes sur une période d’au moins 15 jours. De plus, ces utilisations se doivent d’être incontestablement appropriées.

1 Oui, je sais: « En vrai c’était un livre de Edgar Rice Burroughs, à la base ». Certes, mais je crois qu’on a tous découvert Tarzan sur un support différent, depuis les années 30. 2 Attendez un peu: on en reparle…

Quand la parole n’est pas d’or

Attendez, attendez ! On veut lui apprendre le langage: pourquoi ne pas simplement lui apprendre à parler ? Le souci, c’est que des études anatomiques prouvent que la structure du larynx des animaux est impropre à la parole. C’est une impossibilité physique. Pendant des années, cette erreur à conduit nombre de chercheurs dans l’impasse…

En revanche, certains animaux utilisent spontanément le geste dans la nature. Encore mieux, les linguistes se sont depuis accordés sur l’idée que le langage est multimodal. C’est à dire: capable de passer tant par la parole que le geste, l’image… A partir de là, l’ASL s’est naturellement imposé aux Gardner comme le support de communication idéal pour Washoe.

Et résultat ? Elle insulte ma mère !

Les résultats de l’expérience sont stupéfiants. Washoe ne s’est pas contentée d’assimiler de plus en plus de signes, mais surtout de les combiner et de les détourner.

Spontanément, elle devient en effet capable de faire des combinaisons nominatives et attributives. « manger » et « moi » deviennent ainsi « moi manger », et « chaussure » se mue en « chaussure Roger », du nom d’un des collaborateurs des Gardner. Roger fait d’ailleurs les frais des détournements de Washoe. En associant spontanément « sale » et « Roger », voilà qu’elle le traite de « sale Roger » pour le punir de s’être absenté trop longtemps !

 

Comme les guerriers, le doute Maasaï…

Et oui: la science reste le royaume de la prudence. Surtout face à ces résultats si (trop ?) impressionnants. Peut-on dire de manière catégorique que Washoe utilisait le langage humain ? Impossible d’y répondre sans nous pencher sur le concept de langage lui même…

Communication animale VS langage: bienvenue dans le match de l’année !

Round 1 : langage, vous avez dit langage ?

Voici notre premier challenger qui s’avance. J’ai nommé: le langage. Au fil des siècles, l’Homme s’est accordé pour le définir grâce à 7 points bien distincts. Penchons-nous donc sur sa carte d’identité:

  1. Le langage est arbitraire, c’est à dire qu’il est composé de signes (gestes, mots…) dont l’apparence est indépendante de la signification. Le son de nos mots, par exemple, n’a aucun lien avec ce qu’ils représentent 1.
  2. Le langage se transmet culturellement d’une génération à une autre. Vos premiers mots, par exemple, ne sont-ils pas « sortis de nulle part » à force d’entendre parler vos parents ?
  3. Le langage est discret. Non pas qu’il passe inaperçu – au contraire. Plutôt qu’il est composé d’un ensemble d’unités discrètes. Ainsi, les phonèmes [s] (ssssss) + [ɛ̃] (ain) + [ʒ] (jjjjj) forment [sɛ̃ʒ], le mot « singe » dans le langage humain porté par la parole.
  4. Il fait preuve de déplacement, la capacité à parler de ce qui n’est pas là ou ce qui est abstrait.
  5. Il tend à une dualité : le langage attend une réponse, un dialogue.
  6. Il permet la métalinguistique : le langage permet de parler du langage lui même. Dans les traités de linguistique, par exemple…
  7. Il fait preuve de productivité, car il est régi par un jeu de règles grâce auquel on associe les unités de base pour créer un énoncé unique et sensé.

Ces points sont issus de l’observation méticuleuse du langage humain par les scientifiques. Ils se sont servi de ces 7 point comme base pour analyser le comportement des animaux et déterminer si – oui ou non – ils utilisaient le langage entre eux.

1 Exception faite des onomatopées, bien entendu…

Round 2 : la communication animale, K.O en 7 points !

Maintenant que nous connaissons ces 7 points, il suffit d’y confronter les différents exemples connus de communication animale pour déterminer s’il s’agit, oui ou non, de langages. Autant briser de suite le suspens : la réponse est non.

Un exemple ? Allons-y ! Dans les années 50, Emile Benveniste – linguiste de renom – confronte le procédé de communication des abeilles à nos 7 points. Pour communiquer l’emplacement du pollen, les abeilles se livrent à une danse. Benveniste constate que:

  • Aucune abeille n’attend de réponse après son énoncé : pas de dualité;
  • Aucune abeille ne peut commenter ou copier le message d’une autre : pas de métalinguistique;
  • La danse représente directement l’information. Latitude, longitude et inclinaison sont directement traduites par des positions de l’abdomen des insectes : c’en est fini de l’arbitraire.

Ce ne sont là qu’une partie des exemples dont fait part le chercheur, et que l’on retrouve dans toutes les communications animales observées jusqu’ici. C’est pourquoi la plupart des scientifiques s’accordent à dire – à l’heure actuelle – que l’animal n’utilise pas le langage à l’état naturel.

© Encyclopédie Larousse

Et Washoe, alors, grande vainqueure ?

En exposant leurs résultats, les Gardner ont été capables de fournir des exemples de situations dans lesquelles l’utilisation de l’ASL par Washoe répondait parfaitement aux 7 points du langage. Celle-ci s’est en effet montrée capable de parler d’objets absents ou de concepts (déplacement), d’entamer un dialogue avec ses soigneurs (dualité) ou encore de transmettre une partie de son savoir à son enfant adoptif, le petit Loulis (transmission culturelle).

Pour les Gardner comme pour une partie de la communauté scientifique, la réponse était donc simple: Washoe utilisait le langage. Une partie de la communauté scientifique ? Oui, car tout le monde n’est pas d’accord

Une EXPÉRIENCE criblée de critiques

 Qui dit émotion dit subjectivité

Difficile, dans « l’expérience Washoe », de parler de conditionnement. En effet, celle-ci signant spontanément et créant ses propres associations, peu de chances que les Gardner l’aient conditionnée à fournir certains résultats, consciemment ou non.

Mais les Gardner ayant décidé d’élever Washoe comme leur enfant, un lien émotif et intime s’est crée entre eux. Ce genre de lien peut nuire à la subjectivité du chercheur et affecter son interprétation des résultats. En somme, si Washoe fait des progrès, c’est peut-être parce que les Gardner sont les premiers à vouloir intimement y croire. Par exemple, que déduire du fait que Washoe associe les signes « oiseau » et « eau » devant un cygne ? Désigne-t-elle l’animal, comme s’en persuadent les chercheurs, ou dit-elle simplement qu’elle voit un oiseau et de l’eau ? Cette théorie est renforcée par le fait que Washoe formulait aussi parfois des énoncés illogiques ou inintelligibles.

Déterminer quand les utilisations de l’ASL par Washoe sont incontestablement appropriées, comme le nécessite le protocole de l’expérience, est donc rendu délicat par la subjectivité.

Washoe parmi ses humains…

Ne jamais sous-estimer l’intelligence animale…

Il est aussi facile de se méprendre sur les résultats lors qu’entre en jeu l’incroyable intelligence des animaux. Pour bien comprendre le problème, laissez moi vous présenter Hans le Malin.

Hans le Malin en 1910 © Wikipedia

Dans les années 1900 un professeur de mathématiques Allemand affirmait que son cheval, Hans, connaissait l’arithmétique. Lorsqu’on lui présentait une opération simple il donnait au sol un nombre de coups de sabots invariablement égal au résultat. Le mythe s’écroula lorsque le psychologue Oskar Pfungst démontra qu’en réalité Hans était « simplement » capable de percevoir la moindre variation dans le comportement de son « interlocuteur ». Ainsi, il cessait en réalité de frapper du sabot lorsqu’il sentait l’homme satisfait du résultat.

Cet épisode historique est fréquemment invoqué pour suggérer l’idée que Washoe réagissait en fait à des stimuli inconscients de sa « famille humaine », venant perturber l’expérience.

Une réussite, oui, même dans le doute !

Si ses résultats sont sujets à caution, ne vous y trompez pas : l’expérience des Gardner est un succès sur bien des points ! Tout d’abord, elle a beaucoup apporté à la compréhension et l’étude du comportement animal, quels que soient ses résultats.

De plus, elle a indéniablement servi à perfectionner les protocoles des expériences futures. Des chercheurs ont ainsi tenté d’apprendre le langage à un autre chimpanzé, Nimp Chimsky, en limitant au maximum les contacts humain. L’échec fut retentissant, soulignant que le langage ne peut naître que dans l’échange, le lien avec autrui.

Pour palier à ces problèmes, les chercheurs actuels utilisent l’ordinateur afin de servir d’intermédiaire neutre entre l’homme et l’animal. Il s’agit de protocoles dits « en double aveugle« , comme ceux auquel est soumis le singe Kanzi .

Reste à voir ce que l’avenir nous réserve, et les liens que nous saurons tisser demain avec ceux qui nous partagent cette terre…

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