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Culture Littérature

« Éloge du carburateur », un livre d’huile et d’encre

Par Wanda · 4 mars 2020 · Aucun commentaire

Ecrit par Wanda

On entend depuis quelques années de plus en plus parler de reconversions professionnelles, de personnes qui se sentent inutiles dans leur travail, et la naissance de nouveaux termes : le burn-out, le brown-out… Sans doute le moment rêvé pour beaucoup de lire assidûment l’œuvre de Matthew B. Crawford, l’Éloge du carburateur : Essai sur le sens et la valeur du travail. Et pour les autres, de prendre un peu de recul sur ce qu’ils font (ou pas) pour gagner leur croûte, tout simplement.

Matthew B. Crawford Multitâches

Matthew B. Crawford, philosophe et mécano. Crédits : Robert Adamo

Matthew B. Crawford a eu ce qu’on appelle communément une vie trépidante et bien remplie. Ce qui lui a certainement permis de se tourner vers divers domaines avec beaucoup d’agilité et d’ouverture d’esprit, ayant commencé un parcours en tant qu’apprenti électricien dès ses 14 printemps, puis ayant entrepris de longues études dans des domaines comme la physique ou la sociologie. Puis, vint le moment d’essayer de trouver un emploi d’enseignant, de mettre à profit sa thèse en philosophie politique. C’est alors qu’il perd un peu les pédales et, par peur sans doute du chômage qui l’attend, il se met à s’échiner sur une Honda CB360 pour la désosser et la remonter entièrement à sa sauce. La moto devient son exutoire, une échappatoire possible à la perspective toute tracée d’une carrière pas franchement folichonne. En 2001, il devient directeur d’un think tank (laboratoire d’idées), afin d’écrire en faveur de lobbys pétroliers, un job à haute responsabilité qu’il trouve passablement dénué de sens. Au bout de cinq années, il réunit assez pour ouvrir son propre atelier de réparations de motos.

C’est donc un passionné qui vous parle de ce revirement de situation. Oui, mais pourquoi? Quel sens prend la vie quand on décide de travailler de ses mains? Qu’est-ce qui peut motiver le port du bleu de travail puant la sueur et le cambouis au détriment du col blanc et de la situation confortable? On pensera qu’il s’agit d’un caprice de bobo égaré en proie à des doutes sur le bien-fondé de son impact écologique et tout le tralala, il n’en est rien. L’auteur dissèque et met en lumière énormément d’aspects de ce qu’on appelle le «travail» sans s’émouvoir sur le travail «à l’ancienne», ou le fameux «savoir-faire artisanal». Au contraire, il en a une conscience aiguë. Il pointe du doigt nos malaises, nos aspirations, nos réactions (ou absences de réactions), la hiérarchie, les rapports socio-professionnels ou avec les clients (ou en tant que client), et va même interroger en quoi notre rapport au monde change selon notre activité professionnelle.

De faux intellos

Il va décomposer, en partant du postulat que le travail intellectuel n’est plus ce à quoi l’on aspirait dans les années 60 (jusqu’à il y a peu), qu’au contraire il déresponsabilise jusqu’à ce qu’on en devienne aliéné, et que le travail manuel le supplante, nous force à penser par nous-même, à agir par le biais de notre réflexion personnelle.

Mais d’abord, pourquoi est-ce que le travail manuel s’est vu si dégradé, socialement parlant? Que sa connotation est devenue si péjorative ? Il semblerait, pour Matthew B. Crawford, qu’il s’agisse d’un aléa du fordisme dès 1913. Il resitue qu’avant l’apparition des chaînes de montage au début du XXe siècle, rien que la fabrication et le montage de roues de chariot impliquaient beaucoup de savoir-faire et de connaissances (matériaux, gestes, techniques, outils…). Il n’est donc guère étonnant que les artisans formés depuis longtemps à leur métier, impliqués et rigoureux, aient vu d’un mauvais œil la venue des-dites chaînes de montage automobiles d’Henry Ford. D’ailleurs, explique l’auteur, il ne lui faudra pas moins que 963 recrutements pour espérer en garder 100.

Une Honda CB 360 / Crédits : Aaron Headly (Wikipédia)

T’es plus malin avec tes mains!

De ce fait, le pékin moyen n’aura plus en tête que le geste répétitif et séparément incompréhensible du travailleur dit «manuel» sur sa chaîne de montage. Mais il n’y a pas que cet aspect du travail manuel… Qu’en est-il du plombier? De l’électricien? Du mécanicien? De tous les conducteurs de machines diverses et variées, et j’en oublie? Leurs gestes ne sont pas répétitifs. Si un plombier vient chez vous réparer votre chaudière, il ne va pas simplement appuyer sur un bouton qui lui indiquera une solution magique. Il a une expérience, un savoir-faire, et tient (plus que) probablement son savoir d’une tierce personne. Certains rechignent à parler d’artisanat car ils n’y voient que la beauté de gestes qu’ils sont en mesure de comprendre, des beaux meubles et de la dorure à foison, des passementeries, etc. Certes, un réservoir de WC, un tableau électrique ou un moteur de 206 ne sont pas ce qu’il y a de plus glamour. Il n’empêche que pour celui qui s’y connaît, et qui met le nez dedans après le passage d’un collègue, saura juger si oui ou non, c’est du travail bien fait. Dans un cas on aura la gratification professionnelle « ça, c’est du beau boulot ! », dans l’autre l’injure suprême remisant le confrère au statut de petit rigolo: « du boulot de charlot, bricolo du dimanche! » (je reste courtoise).

Oui, en parlant de jurons, Matthew B. Crawford, en plus de m’avoir fait réfléchir sur la valeur du travail, m’a beaucoup fait rire, et je me suis souvent reconnue, notamment lorsqu’il parle de la « procédure PBM ». Tous ceux qui travaillent de leurs mains l’appliquent souvent : il s’agit de gueuler «putain de bordel de merde». Ladite procédure fait généralement suite à un état de transe que l’on s’inflige, phase pendant laquelle on s’échine à répéter comme un mantra des essais infructueux. Évidemment ça ne marche pas, d’où la fameuse procédure PBM qui débloquera la situation. Celle-ci précède la pause clope ou le jeter de chiffon. En tout cas, sans nul doute, cette méthode est universelle, que l’auteur se rassure, il n’est pas seul.

On va t’apprendre les bonnes manières

Et en parlant de jurons, encore, pourquoi les bonnes manières diffèrent ostensiblement lorsqu’on porte un col blanc dans un cas et un bleu de travail dans l’autre? Là encore, l’auteur soulève une question (que dis-je, une tonne de questions!), dont le rapport hiérarchique. Dans un atelier ou pour n’importe quel artisan, il n’y a pas à tortiller : on sait faire ou on ne sait pas. Si on ne sait pas, on peut toujours demander à quelqu’un qui saura mieux. Pour un col blanc, il est plus délicat (impossible?) de juger immédiatement et objectivement de la qualité d’un travail. On peut même parfois se cacher et inventer d’hypothétiques excuses… L’auteur cite notamment des séries qui se moquent de ces ruses de bureaux comme The Office ou Dilbert, mais il y en a tellement que c’en est devenu une norme, dans la série The IT Crowd, Jen Barber n’est-elle pas la chef du service informatique alors que selon elle, l’internet tient dans une boîte en carton détenue par les Sages de l’Internet?

De ce fait, la manière de juger les capacités professionnelles d’autrui dans un bureau la plus immédiate reste son apparence et ses manières. Ce qui fait qu’on se fout complètement de votre manière de parler dans un atelier, car de toute façon vous ne pourrez jamais cacher votre incompétence. D’où les blagues salaces, sans doute. L’auteur parle de blagues salaces, de racisme ambiant, d’homophobie et de misogynie car il est alors plus simple de s’attaquer directement et sans détours aux minorités, et oui cela existe, mais je répondrais que ce type d’ambiance dépend aussi des chefs et de ceux qu’ils emploient, de leur état d’esprit. D’ailleurs, qu’en est-il des ateliers strictement féminins? L’auteur semble oublier les métiers artisanaux où la majorité est constituée de femmes, laissez-moi vous éclairer : C’est pareil! Encore une fois, tout dépend des profils embauchés, c’est pourquoi, lorsqu’il parle de la sempiternelle « fraternité » qui dominerait dans les métiers manuels, je préfère prendre des pincettes sur ses propos. Sans doute est-ce son vécu à lui, en tant que travailleur, qui parle (et il ne faut pas oublier que son ouvrage est sorti en 2009). Aurait-il tenu le même discours s’il n’avait pas eu la possibilité de monter son propre atelier, s’il avait du travailler pour le compte d’un patron jusqu’à sa retraite, de ses 16 à 65 ans? Je ne sais pas, on ne le saura jamais, cela n’enlève rien au charme de son récit ni à l’acuité de ses propos.

C’est la carotte qui fait avancer l’âne

Cela dit, il semble sous-entendre que le fait de gagner de l’argent ne devrait pas devenir le but du travail, car s’y accrocher comme objectif final est un frein au bonheur. Évidemment, il est préférable de s’épanouir dans son travail, et il est beaucoup plus facile pour quelqu’un qui gagne bien sa vie de se consacrer à l’excellence qu’un petit smicard qui peine à joindre les deux bouts, malgré toute sa bonne volonté et son implication. A demis-mots, suggérerait-il de meilleurs salaires pour tous, afin de pouvoir se consacrer entièrement et pleinement au métier que l’on a choisi de faire? En tout cas, il cite l’argumentation de Brewer :

«Prendre plaisir à une activité, c’est s’engager à fond dans cette activité aiguë et opiniatre à l’égard de ce qui rend ladite activité bonne ou digne d’être poursuivie […]. Si nous n’étions mobilisés que par la valeur instrumentale de l’activité […], cette attention évaluatrice ne serait pas orientée vers l’activité mais vers le résultat escompté – à savoir vers autre chose que ce que nous sommes en train de faire. Or ce type d’attention extrinsèque […] risque de nous rendre absent à notre tâche et de la rendre fastidieuse ».

Et en effet, il illustre ses propos par ce qu’on pourrait traduire trivialement l’effet de surjustification (Overjustification Hypothesis). Prenons deux enfants doués dans un type d’activité. Si l’on promet une récompense à l’enfant A pour pratiquer cette activité, par exemple un bonbon, il le fera dans le but d’obtenir la récompense. Au contraire, l’enfant B à qui l’on propose la même activité sans rien attendre en retour va la pratiquer pour le plaisir et s’y consacrer pleinement, et deviendra meilleur dans sa discipline que le premier enfant. L’auteur prend comme exemple une expérience bien précise, mais au fond, ce que l’on propose comme récompense au quidam adulte n’est-il pas le pouvoir d’achat? Cette fameuse liberté que les publicitaires lui proposent, censée le libérer des contraintes matérielles?

La goutte d’huile qui fait déborder le vase

Une fausse liberté qui nous pousse vers encore et toujours plus d’aliénation, d’un sérieux manque de discernement. L’ «idiot light» en est un parfait exemple, la petite loupiote sur le tableau de bord qui indique le niveau d’huile dans un moteur. Et vous, saurez-vous vous passer de cette petite loupiote pour comprendre de quoi le monde est fait, comment les choses fonctionnent, et surtout comment vous les approprier pleinement? Car enfin, c’est ce qui fait la fierté d’un travailleur, ou plutôt de quelqu’un qui s’emploie à créer ou réparer (analyser et comprendre).

Pour finir, il serait présomptueux et périlleux de ma part de vouloir tout vous dévoiler de cet essai, d’autant qu’il ne s’agit là que d’une très infime partie d’un travail de fourmis (sans – quoique ? – mauvais jeu de mot) de la part de Matthew B. Crawford. Aussi je vous invite, lecteurs, à vous y plonger si ça n’est pas déjà fait! Gas le Mécano, un mot à ajouter? (extrait du film Existenz à partir de 1:44):

Éloge du Carburateur : Essai sur le sens et la valeur du travail

Matthew B. Crawford

Éditions La Découverte, 2009

Traduit de l’anglais par Marc SAINT-UPERY

 

 

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